Ed Freeman et la théorie des parties prenantes

Origines de la RSE

La RSE s’est développée aux Etats-Unis dans un premier temps, du moins dans son approche conceptuelle. Pourquoi, me direz-vous, a-t-elle trouvé de bon goût de naître au pays de l’Oncle Sam ?
Deux raisons culturelles permettent de répondre à cette question de l’éclosion de pratiques RSE à la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis :

  • La religion est très présente chez les dirigeants d’entreprise et encourage les actions philanthropiques, notamment au travers de fondations (Rockfeller, Carnegie et Ford sont les exemples le splus illustres de ce mouvement, poursuivi aujourd’hui par des personnalités come Bill Gates ou Warren Buffet)
  • Il existe une méfiance envers l’Etat. L’idéologie dominante est que l’Etat fera mal les choses, donc logiquement, les entrepreneurs préfèrent agir par eux mêmes.

Positionnement de Freeman

Ed Freeman

Ed Freeman s’inscrit dans cette logique libertarienne de méfiance envers l’Etat. Il croit en la capacité des être humains de se mettre d’accord pour vivre ensemble.

Freeman est un philosophe. Ses travaux s’inscrivent dans le champ de la philosophie morale et plus précisément de l’éthique des affaires. Il se fait connaître en 1984, par son livre fondateur qui démocratise le mot de parties prenantes (stakeholder en anglais). Il est professeur et chercheur à la Wharton Business School à ce moment là. Désormais, il enseigne à la Darden Business School en Virginie.

Spécificités de la théorie des parties prenantes

La théorie des parties prenantes de Freeman est créée d’abord pour proposer une autre vision de ce qu’est le but d’une entreprise, sa raison d'exister.
Lorsqu’il écrit, l’idéologie dominante, portée par des personnalités comme Milton Friedman, est de dire que le but de l’entreprise ets d’amasser du profit pour le redistribuer ensuite aux actionnaires (shareholders en anglais).
EdFreeman dit que c’est une erreur. Le profit est une conséquence de l’activité de l’entreprise, pas sa cause première. Pour lui, la logique de Friedman fait que l’entreprise ne se focalise que sur les actionnaires et pas sur les autres personnes impactées par l’activité de l’entreprise, comme par exemple les clients, les employés ou les fournisseurs. Pourtant, sans eux, elle ferait faillite.
Freeman en déduit que le but de l’entreprise est de répondre aux besoins des parties prenantes (stakeholders), c’est à dire toute personnes concernée par les décisions prises par l’entreprise ; ce qui permettra de réaliser ensuite du profit.

Les deux visions du but de l'entreprise : Créer du profit pour le redistribuer aux actionnaires, vs répondre aux besoins des parties prenantes pour créer du profit

La vision de Freeman est révolutionnaire, car elle permet d’avoir un regard complétement différent sur l’entreprise. Sa vision comporte également trois points cruciaux pour rendre l’ensemble cohérent :

  • Freeman supporte la « names and faces approach » : les parties prenantes sont des personnes avec des noms et prénoms. L’entreprise doit accepter de négocier avec elles (et pour cela identifier des interlocuteurs pertinents, représentant les différents enjeux des parties prenantes).
  • Freeman est pragmatique. Sur le plan philosophique, Freeman considère qu’il ne faut pas avoir de principes absolus de décision. L’entreprise doit accepter de questionner chacun de ses points de vue, pour réellement tenir compte des besoins des parties prenantes. Bien sûr, elle ne renoncera pas à tous ses principes, mais au moins, elle se sera posée la question de leur pertinence.
  • Freeman pense qu’un accord est toujours possible. En cas d’intérêts contraires entre parties prenantes, l’entreprise ne doit pas choisir l’une plutôt que l’autre, mais rechercher un compromis, une troisième voie, qui permettrait de satisfaire les deux intérêts. Freeman soutient ainsi que la RSE est porteuse d’innovation car elle permet d’imaginer de nouvelles façons de faire.

Vie après la formulation de sa théorie

Ed Freeman a la particularité d’avoir répondu à la plupart des critiques faites envers sa théorie des parties prenantes. C’est un auteur très présent dans les revues de recherche dans le champ de l’éthique des affaires et du management. Il a également réalisé un livre récapitulatif de son travail en 2010, avec plusieurs de ses collègues de la Darden Business School, Stakeholder Theory, "State of the art", publié aux Cambridge University Press.
Enfin, il ne serait pas totalement rendu hommage à Ed Freeman sans parler de ses indéniables qualités d’orateur, qui en font un participant de conférences particulièrement prisé dans le monde académique et professionnel. Freeman est aussi un chercheur qui préfère l’enseignement au pur travail de recherche, ce qui l’a amené à toujours beaucoup s’impliquer auprès de ses étudiants.

Postérité

La théorie des parties prenantes est désormais largement diffusée, reprise notamment dans l’ISO 26000, le texte international de référence en matière de responsabilité sociétale des entreprises.